Chapitre I: Mon Patron, Mon Amant

Une torride pluie s’abattait sur la commune de Yopougon ce mercredi vingt-cinq juin. Debout depuis quatre heures du matin, je n’arrêtais pas d’invoquer  Dieu afin qu’elle s’arrête. J’avais un entretien prévu pour dix heures. Mon sommeil me lâchait, trop préoccupée par l’entretien que j’allais avoir.

Depuis plus de quatre ans, j’étais à la recherche d’un emploi stable. Chose  difficile à trouver dans cette ville abidjanaise où les relations valaient mieux que les diplômes. Des parents aisés, je n’en avais pas. Les miens étaient des agriculteurs aux connaissances limitées dans leurs domaines. Tous les curriculums vitae que j’envoyais ne recevaient pas de réponse. Pourtant, j’étais diplômée d’un master en interprétariat, option espagnol. De plus, j’avais poursuivi des cours pratiques, grâce à une bourse,  dans une université espagnole.

J’avais quitté la religion catholique pour l’évangélique, afin qu’ils me sortent des esprits bloqueurs. En dépit, des nombreuses intercessions de différents pasteurs, de multiples veillées,  jeûnes et prières, je restais toujours sans emploi.

De temps en temps, une école privée m’appelait pour donner des cours de remplacement d’espagnol, lorsque l’un de ses professeurs était absent.  J’étais euphorique quand j’apprenais qu’un professeur était malade ou en déplacement. Étant donné que dans l’école privée, on me payait bien et régulièrement toutes mes heures prêtées. J’avoue que parfois, je priais afin que persiste le mal ou l’éloignement du collègue que je remplaçais.

Mon espérance renaquit lorsque, je vis une  annonce d’offre d’emploi de traducteur dans une entreprise.  Je ne pensais même plus au salaire. Je voulais juste travailler. Il était mentionné dans l’annonce que les candidats qui arriveraient en retard seraient refusés. La ponctualité était un élément souligné en gras dans l’annonce.

J’imaginais déjà faire face à un nombre élevé de postulants, quand on connait le taux élevé de chômeurs à Abidjan.  Car pour chaque opportunité de travail, ce sont des centaines, voire des milliers de personnes qui accourent dans l’espérance de décrocher le poste. Pour l’entreprise, mieux valait vite commencer les entretiens, afin qu’un maximum de candidats puissent être auditionnés pour  choisir les  plus méritants.

Je n’arrêtais pas de tourner en rond dans mon salon. J’ai pensé me remettre au lit, mais j’avais peur de m’assoupir trop longuement et de rater l’heure de mon entretien. Finalement, j’allumais mon ordinateur et mis une musique religieuse. J’écoutais en boucle le nouveau single »Qui est comme toi ?» du groupe Sacré Coeur de la pastorale santé de  l’archidiocèse D’Abidjan.  En jetant un coup d’œil à ma montre, je m’aperçus qu’il était huit heures trente. Impatiente, je pris la résolution de sortir, malgré la pluie,  pour  me rendre vite à l’arrêt du bus.

Je pris rapidement mon parapluie, ouvris le portail et me précipitai vers l’arrêt. C’était un combat entre moi, le vent et la pluie. Le vent m’emportait tandis que de grosses gouttes mouillaient mes vêtements. Luttant contre vents et marées, j’arrivais à l’arrêt du bus où déjà espérait un monde fou.

Il n’y avait pas d’abri pour l’attente du bus. Je me rangeais dans un bistrot de fortune en bois  parmi un lot d’étudiants qui attendaient que la pluie s’arrête. Quelques minutes après notre bus arriva. Alors ce fut la lutte pour occuper une place. Sans ménagement, je bousculais avec énergie ceux qui m’empêchaient d’entrer.

Je connaissais mon sort. Si je ratais ce bus, adieu mon entretien. Je n’avais aucun sous pour prendre un taxi. Sinon pour une telle occasion, je n’aurais pas hésité, je l’aurais choisi. Malheureusement, depuis que je vivais chez mon oncle paternel, la seule chose qu’il m’offrait gratuitement était son logis. Sur tous les autres plans, je devais me prendre en charge. Malgré tout, je lui en étais reconnaissante, parce que louer une maison, même dans un quartier précaire, était au-dessus de mes moyens.

Là, je devais supporter les humeurs maussades de son épouse qui me trouvait paresseuse. Pourtant, elle-même ne faisait pas grand-chose de ses dix doigts. Malgré son BTS en communication des entreprises, sa vie se limitait à procréer et à dormir. En l’espace de cinq ans de vie commune, elle s’était contentée de faire quatre gosses à mon oncle, en se ventant, sans aucune gêne, que tel artiste ou tel entrepreneur était de sa promotion.

Nous étions entassés dans ce bus comme des sardines dans leur boîte fraichement sorties de l’usine. En cette journée, je voulais réellement que le chauffeur passe les arrêts. Il était assez courant que notre chauffeur ne s’arrête pas aux arrêts obligatoires. Ce jour-là, il s’appliqua particulièrement dans l’exercice de sa tâche. A chaque arrêt, il stationnait longuement et prenait toutes les personnes qui attendaient. J’étais sans doute la plus énervée des passagers. À chaque station, ma tension montait. Puis, une fois arrivé au niveau de l’autoroute, il accéléra enfin….

Il était neuf heures cinquante-cinq quand j’arrivais devant les portes de l’entreprise. Dans le bus, j’espérais qu’avec cette forte pluie, de nombreux aspirants auraient abandonnés la partie. Devant l’entreprise, j’entamais une conversation avec le vigile. Il était vêtu d’un uniforme jaune et noir,  assis dans une minuscule construction.

– Bonjour monsieur, s’il vous plait, je suis là pour un entretien.

– Bonjour mademoiselle, tu as de la chance, dans cinq minutes le patron m’a dit de ne plus laisser entrer personne, répondit-t-il.

– Pardon, ouvre vite, je veux rentrer, le suppliai-je.

– T’inquiètes pas, après toi, je ferme le portail.

– Merci mon frère.

– Attends, un instant, il faut que je te contrôle.

– Pas de soucis, rétorquais-je.

– Tiens, remplis cette fiche et signe.

Je pris la fiche et me mis à inscrire mes données personnelles. Le vigile me remit ensuite une carte où s’affichait le numéro cent.

– S’il vous plait, lui demandai-je soudainement, cela sert à quoi ce bout de papier avec le numéro ?

– Tu entreras pour l’entretien à l’appel de ton numéro. Tu seras la dernière à passer, m’informa-t-il.

– Donc, il y a déjà quatre-vingt-dix-neuf autres personnes dans le hall ?

– Attends, ma sœur, tu veux quoi ? Me répondit-il énervé.

– Non rien, je pensais qu’avec cette pluie, nous serions moins, avouai-je un peu déçue.

– Ah non, ce n’est pas le cas, dépêche-toi de rejoindre les autres. Tu auras le temps de parler avec le grand patron, conclut-il.

Je pris la direction du hall où attendaient effectivement tous les autres candidats. A voir l’ambiance parmi les candidats, on se serait cru dans une assemblée communale. Il y avait un mélange de personnes bien habillées, des personnes qui ne se gênaient pas en bavardant hautement. D’autres lisaient des revues posées sur la table, certains priaient, un chapelet en main, certainement dans l’espoir d’être l’élu de ce poste.

J’entrais sereinement en essayant de saluer ceux que je trouvais devant moi. Une des candidates eut l’amabilité de me dire que je devais passer au secrétariat pour remplir une fiche. Encore une autre fiche, me disais-je. Décidément pour ce poste, il fallait remplir et signer combien de fiches, me suis-je demandée intérieurement étonnée.

Je pris la direction du secrétariat. Là, les fiches étaient posées sur la table. Cette fois, c’était une fiche qui demandait plus de détails sur notre personnalité. Je trouvais cela étrange puisque nous étions là, présents pour un entretien, au sein de cette entreprise. Je gardais mes impressions pour moi et me soumis aux exigences de l’entreprise. Si les autres avaient rempli ces fiches sans broncher, ce n’était pas à moi de m’inquiéter. Je m’assis et commençais une fois de plus à remplir cette nouvelle fiche. Une fois terminé, je la tendis à la secrétaire qui me demanda de la garder. Elle me fit comprendre qu’il fallait la donner au chef d’entreprise pendant l’entretien. Je revins m’asseoir à ma place. En observant les autres candidats, je devinais qui pourra me détrôner ce poste.

Dans la foule, j’aperçus une jeune dame qui essayait d’impressionner les autres. Elle n’arrêtait pas de parler en espagnol à haute voix. Elle gesticulait dans tous les sens pour nous impressionner. Son parfum envahissait le hall. Á la voir, on aurait cru qu’elle faisait partie des cadres de l’entreprise. Elle était le centre de toutes les attentions. Mais au bout de quelques minutes chacun s’est à nouveau concentré pour son entretien.

Chacun cherchait une manière de trouver le calme, afin de paraître au mieux au cours de cette fameuse conversation avec le grand patron. J’étais concentrée sur ma propre personne. J’essayais de repasser mentalement mes anciens entretiens afin de réfléchir aux questions qui pouvaient m’être posées. J’étais tellement concentrée dans mes pensées que je ne me rendis pas compte qu’une personne avait pris place près de moi. Je m’en aperçu lorsque mon interlocuteur ouvrit la bouche :

-Bonjour ma sœur.

-Bonjour lui répondis-je timidement.

-Je me présente, je m’appelle Jeannette, continua mon interlocutrice.

– Enchantée, moi c’est Marceline.

– Si je ne me trompe pas, tu portes le numéro cent, affirma-t-elle.

– Oui, comment tu as su ?

– Je suis le numéro quatre-vingt-dix-neuf, la secrétaire m’avait annoncé que nous serions cent et vu ton arrivée après moi, c’est évident.

– C’est vrai, tu as raison, il y a longtemps que tu es arrivée ?

– Oui, depuis huit heures, j’étais devant la porte de l’entreprise. Ce n’est qu’à neuf heures que le gardien a ouvert le portail.

– Il ne pleuvait pas quand tu venais ?

– Bien sûr ! Mais tout comme toi j’ai dû sortir sous cette pluie. Tu connais les affaires de travail à Abidjan.

– Je les connais ma sœur, répliquais-je.

– Bonne chance pour la suite alors, il parait qu’on a besoin d’une seule personne, me fit-elle savoir.

– Ma sœur, dis-nous bonne chance à toutes les deux lui lançai- je pour mettre fin à notre présentation.

Puis, le silence s’installa entre nous. Je ne savais plus quoi dire à ma voisine. Je sentais qu’elle avait autant besoin de ce poste que moi. Il y a des moments où autrui n’a pas besoin de vous faire l’historique de sa vie. Rien qu’en l’apercevant on comprend sa situation.

Je me trouvais mal habillée, dans l’une des anciennes grosses robes de ma belle-sœur. Mais quand je jetais un coup d’œil aux chaussures de mon interlocutrice, je ressentis une vague de pitié à son égard. Non pas pour la boue qui enveloppait ses chaussures, mais pour son apparence. Je crois qu’en une fraction de seconde, j’oubliais mon envie d’occuper ce poste. Je me disais que si jamais je n’avais pas ce poste, je souhaiterais que ce soit-elle qui l’ait. Cela m’aurait soulagée de savoir qu’une personne plus démunie que moi ait pu l’obtenir.

Je trouvais que cela aurait été un gâchis d’offrir ce poste à une personne ayant déjà un emploi, simplement en quête d’un meilleur.  Beaucoup parmi eux accumulaient plusieurs années d’expériences au sein d’autres entreprises et travaillaient toujours. Mais ceux-ci voulaient encore trouver mieux ailleurs. Je méditais encore lorsque la secrétaire arriva, précédée par les bruits de ses talons. Elle nous informa alors à haute voix que dans cinq minutes les entretiens allaient commencer.

 

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